Monastère des dominicaines de Lourdes

 

Le chemin de croix

 

La prière du Sauveur au jardin des Oliviers

Quand le Sauveur eut accompli les mystères et le discours de la dernière cène, il se rendit au jardin de Gethsémani pour y prier avant de commencer sa glorieuse passion (Mt 26, 36). Les sacrifices de l'ancienne loi arrivés à leur fin, et le sacrifice de la nouvelle établi, il ne restait à Jésus-Christ qu'à s'offrir aux douleurs auxquelles son âme et son corps étaient réservés. Il prit avec lui trois de ses plus chers disciples; et bientôt il tomba dans une tristesse et des angoisses qui lui arrachèrent ces douloureuses paroles: «Mon âme est triste jusqu'à la mort.» Et elle y aurait effectivement succombé si elle n'avait dû vivre pour endurer de plus longues souffrances. S'étant retiré un peu à l'écart, il se mit en prière; et lorsqu'il répéta pour la troisième fois les paroles qu'il adressait à son Père, il était en proie à l'agonie la plus affreuse; témoin ces gouttes précieuses de sang qui découlaient de tout son corps. Cette sueur inouïe jusque-là montrait bien l'excès de tristesse auquel il était réduit. Où a-t-il jamais été fait mention d'une sueur qui s'écoule en ruisseaux de sang jusqu'à terre? C'est qu'une semblable sueur était le signe de l'agonie intérieure qu'éprouvait l'âme de notre Rédempteur; et si le monde n'avait jamais connu un fait de cette nature, il n'avait non plus jamais connu une douleur aussi extraordinaire.

Cette circonstance de la passion du divin Maître vous offre en même temps, ô mon frère, et une matière de méditation, et un modèle de prière. Il vous enseigne à recourir en tous vos besoins au Seigneur, comme au plus tendre des pères. Souvent il ne nous soumet aux afflictions que pour nous fournir une occasion de nous jeter dans ses bras et d'expérimenter sa providence toute paternelle. Il vous enseigne de plus à persévérer dans la prière, et à ne pas vous désister de votre demande parce que vous ne serez pas exaucé au gré de vos désirs. Voyez le Sauveur: il répète jusqu'à trois fois la même prière. Plus d'une fois Dieu nous accorde à la fin ce qu'il nous a refusé au commencement. Il nous enseigne enfin à prier, d'une part avec une cofiance sans bornes, de l'autre avec une obéissance et une résignation parfaites à la volonté du Seigneur. Il nous enseigne la confiance en se servant de ce terme, mon Père, si touchant et si propre à exprimer ce sentiment. Il nous enseigne la résignation quand il ajoute: «Que votre volonté soit faite et non pas la mienne.»

L'arrestation du Sauveur

A la vue de l'arrestation du Sauveur, ses disciples l'abandonnèrent et s'enfuirent. Nous sommes tous plus ou moins leurs imitateurs en ce point; car tous, plus ou moins, nous fuyons tout ce qui est pénible. Les apôtres accompagnent Jésus-Christ à la dernière cène; ils le laissent seul dans sa passion. Nous aussi nous le laissons poursuivre sa route vers la croix, tout en désirant le suivre quand il entre dans son royaume. Que si nous le suivons quelquefois, nous faisons comme les disciples qui ne le suivaient que de loin; nous ne nous soumettons pour son amour qu'aux plus petites épreuves. Je comprends à la rigueur, ô mon Maître, la fuite de vos disciples, en présence du danger. Mais moi, je fuis sans danger aucun qui m'y oblige, que dis-je? je vous fuis au risque reconnu de perdre, en me séparant de vous, la lumière, la vie, la paix et tous les biens. Oh! combien ma faute l'emporte en gravité sur la faute de vos apôtres.
Les disciples avaient à peine tourné le dos que cette troupe de loups affamés se précipite sur l'agneau sans tache resté seul et sans défense. Comment écouter sans douleur le récit de la cruauté avec laquelle ils étendirent leurs mains sacrilèges pour lier les mains de ce doux Sauveur, qui n'opposait ni une parole, ni une résistance? Ainsi garrotté, ils le traînèrent au milieu d'un concours nombreux, à travers les places publiques, en toute hâte jusqu'à la maison du Grand Prêtre. Sans doute qu'en ce moment ses disciples éprouvèrent la peine la plus profonde en voyant leur divin Maître arrêté et traîné brutalement après avoir été trahi par l'un d'entre eux. Il n'y eut pas jusqu'au traître qui ne sentît l'horreur de sa conduite; désespéré du mal qu'il avait fait, il se pendit. Il faudrait être bien dur pour ne pas être touché de compassion à la pensée de ce Sauveur si saint et si bon, qui avait répandu sur la terre toute sorte de bienfaits, chassé les démons, guéri les malades, enseigné une admirable doctrine, conduit dans les rues de Jérusalem, une corde au cou, et les mains liées avec ignominie. O cœurs de pierre, comment une pareille mansuétude n'excite-t-elle pas votre pitié? Comment pouvez-vous rendre le mal à un Dieu qui vous a fait tant de biens? Comment ne fixez-vous pas vos regards sur cet innocent agneau qui ne répond à tous ces outrages ni par les menaces, ni par les plaintes, ni par l'indignation?

Le Sauveur conduit devant le Grand Prêtre

Mais Jésus gardait le silence. Le grand prêtre lui dit: «Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu.» Jésus lui répond: «C’est toi-même qui l’as dit! En tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel.» Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, en disant: «Il a blasphémé! Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous venez d’entendre le blasphème! (Mt 26, 63-65).

Considérez ce que le Sauveur eut à souffrir lorsqu'il a été conduit à la maison de Caïphe qui était grand prêtre cette année-là, et ce qu'il lui répondit lorsqu'il lui demanda qui il était. Ce ne fut pas un seul individu, mais tous les serviteurs présents qui se précipitèrent en furieux sur lui, et le frappèrent sans pitié. Les uns le souffletaient; d'autres lui crachaient au visage; d'autres arrachaient ses cheveux; d'autres l'accablaient d'insultes et de railleries. Et c'était la face que les anges adorent, la beauté dont la vue transporte de bonheur la cour céleste, qui était traitée avec cette indignité! C'était le Maître souverain de l'unives que l'on qualifiait de sacrilège et de blasphémateur, et qui néanmoins supportait tout cela avec douceur et sérénité! Ajoutez à ces persécutions celles dont parle saint Luc. Durant cette même nuit, les soldats qui le gardaient faisaient du Sauveur un objet de moquerie; ils lui couvraient la tête et le frappaient en lui disant: «Devine, Christ, celui qui t'a frappé.» Ajoutez à ces persécutions celles encore dont les évangélistes ne parlent pas. Mais la patience et la charité de Notre Seigneur, d'un côté; de l'autre, la cruauté et la fureur infernale de ses bourreaux vous permettront de comprendre quelle fut pour Jésus cette nuit épouvantable.

Le Sauveur conduit devant Pilate

Le matin du jour qui suivit cette nuit remplie de tant de douleurs et de tant d'ignominies, on conduisit le Sauveur chargé de liens auprès de Pilate qui commandait au nom des Romains en cette province, et on demanda avec instance sa condamnation à mort. On se mit à l'accuser à grands cris, et à produire contre lui mille allégations fausses et mensongères. A ce tumulte et à ces calomnies cet innocent agneau n'opposait ni une excuse, ni une défense, mais un silence et une gravité dont le juge lui-même fut frappé: quoiqu'il connaisse le véritable mobile de ces réclamations, c'est-à-dire la haine; cependant dominé par sa pusillanimité et le respect humain, et croyant peut-être apaiser la fureur populaire, il ordonna de dépouiller le Sauveur et de le flageller.

L'Ecce homo

Pilate ayant reconnu clairement l'innocence de Jésus, et voyant que sa condamnation avait pour cause unique la haine de ses ennemis, cherchait toute sorte d'expédients afin de le délivrer de leurs mains. 11 lui sembla qu'il suffirait de le présenter au peuple dans l'état horrible où il se trouvait, pour toucher tous les cœurs de compassion et apaiser leur furie. O mon âme, tâche, toi aussi, d'assister à ce douloureux spectacle, et regarde attentivement dans quel état s'offre aux regards du peuple ce Sauveur, la splendeur même de la gloire du Père, la parfaite image de sa substance.
Vois sa confusion de paraître devant une telle foule, les épaules couvertes d'un manteau dérisoire, les mains attachées, la couronne d'épines sur la tête, un roseau en sa main, le corps brisé par la flagellation, ensanglanté et souillé de mille manières. Contemple sa divine face, meurtrie de coups, salie par les crachats, déchirée par les épines, ruisselant d'un sang frais et vermeil et couverte aussi d'un sang noir et livide. Et comme l'usage de ses mains lui était refusé, ses yeux dégouttants de sang et de larmes étaient en quelque façon aveuglés et ne formaient qu'une masse de chair. En un mot tel était son aspect que, loin de paraître ce qu'il était, il n'avait même pas la figure d'un homme. C'était un tableau de douleurs digne de la main de ses bourreaux et de ce mauvais juge qui comptait sur l'excès de ses souffrances pour fléchir ses ennemis.

La comparaison du Sauveur avec Barabbas

On avait coutume aux fêtes de Pâques de faire grâce à quelque condamné à mort. Afin de l'arracher à une condamnation capitale, Pilate désigna au peuple Jésus et en même temps Barabbas, malfaiteur insigne qui, dans une sédition dont il était fauteur, avait commis quelque homicide. Sans doute il se flattait que l'on n'hésiterait pas à préférer le Sauveur à ce criminel dont tout le monde devait désirer l'exécution. Il fallait être trop insensé, trop aveugle pour juger ce séditieux plus digne de conserver la vie que Jésus le plus doux des hommes. Voilà comment ce malheureux juge pensait délivrer l'innocence.
Considérez ici l'extrême humilité du divin Maître qui daigne être comparé à Barabbas et lui disputer publiquement la faveur de conserver ses jours. Il ne s'arrêta pas là. Dans cette comparaison ce fut lui qui fut condamné; ce fut Barabbas qui fut absous. Qui ne sera pas épouvanté en quelque sorte de cet abaissement du Fils de Dieu? Je n'égalerai même pas à cet abaissement l'abaissement de la croix. S'il fut attaché à la croix entre deux malfaiteurs, c'était comme l'un de leurs pareils. Mais ici, on le compare à un malfaiteur et le résultat de cette comparaison prononcé et acclamé par le peuple déclare Jésus pire que Barabbas. O Roi de gloire, quelle sera donc la limite de votre humilité, la limite de votre patience, la limite de votre charité? Dites-moi ce qu'il faut penser d'un orgueil qui a eu besoin d'un tel remède, et que néanmoins vous ne guérissez pas? Dites-moi le cas qu'il faut faire des jugements du monde, en voyant comment il s'est prononcé dans cette cause, et dans la cause des apôtres, des prophètes et des martyrs, qu'il a injustement condamnés? Que vous surpreniez un de vos serviteurs en flagrant délit de mensonge, et vous n'ajouterez plus foi à ses paroles; et vous jugez, parce qu'il vous a déjà menti, qu'il vous mentira toujours. Appliquez au monde la même règle, et après tant d'injustes sentences sorties de sa bouche, appréciez la confiance qu'il mérite. Voyez comment il a jugé tant de saints; voyez surtout le jugement odieux qu'il fait du Verbe éternel, en l'estimant au-dessous de Barabbas. Il devrait certainement nous suffire de cet exemple pour fermer les yeux et les oreilles aux actes et aux paroles de ce monstre à plusieurs têtes, dont les sentences ne respirent que fureur, aveuglement et folie.

La flagellation du Sauveur

Les soldats - ministres du mal - accourent, enlèvent à Jésus ses vêtements, l'attachent à une colonne, et font pleuvoir sur sa chair mise à nu une frêle de coups. Aucun traitement ne pouvait être à la fois plus douloureux et plus infamant. Ce traitement qui n'était jamais infligé aux personnes honorables et nobles, était réservé aux esclaves, aux voleurs, aux malfaiteurs publics. C'est pourquoi à Rome, on avait porté une loi qui défendait de battre de verges un citoyen romain quel que fût son crime, tant ce châtiment paraissait bas et honteux! Aussi le grand Cicéron, pour faire ressortir la tyrannie d'un juge, rapportait qu'il avait fait battre un citoyen, lequel au milieu des coups s'écriait: Je suis citoyen romain. Mais quelle autre indignité présente ce même traitement infligé au maître de l'univers! Quelle indignité, ô mon âme, de le voir lié à une colonne et flagellé comme le dernier des criminels! Quels devaient être les sentiments des anges lorsque ce grand Dieu dont ils connaissaient clairement la majesté souffrait ces ignominies? O mon souverain Roi, quel est donc ce châtiment, quelle est donc cette expiation? Quel crime avez-vous commis, ô mon Seigneur, pour être ainsi puni? Ah! ce sont mes crimes et non les vôtres qui vous ont attiré cette flagellation. De même que par un effet de votre charité immense, vous avez pris notre humanité, vous avez pris en même temps les obligations et les dettes qui lui étaient imposées; et c'est pour les payer que vous avez enduré ces tourments. Ils me montrent clairement qui vous êtes, et qui je suis; qui je suis, parce que mes péchés les avaient mérités; qui vous êtes, parce que vous en avez pris tout le faix.

Et maintenant, regarde, malheureux, toi qui es la véritable cause de ces tortures, combien de raisons t'excitent à aimer, à craindre un si bon Maître, à mettre ta confiance en lui, et à compatir à ses souffrances; à l'aimer, puisqu'il a tant souffert pour toi; à le craindre, puisqu'il châtie si rigoureusement sur lui-même des péchés qu'il n'a pas commis; à mettre en lui toute confiance, puisqu'il nous offre une rédemption et une satisfaction si abondantes; à compatir à ses souffrances, puisqu'elles ont été si nombreuses et si cruelles.

Le couronnement d'épines

Au tourment de la flagellation succéda un tourment non moins injurieux, celui du couronnement d'épines. Les soldats de Pilate refaisant un jeu des tortures du Sauveur, tressèrent une couronne d'épines et la lui mirent sur la tête, tant pour accroître ses douleurs que ses ignominies. De ces épines, les unes se rompaient en pénétrant dans la tête du divin Maître, d'autres pénétraient jusqu'aux os et brisaient en plusieurs endroits l'enveloppe du cerveau. Non contents de ce traitement outrageant, ils le revêtirent d'un vieux lambeau de pourpre, ils lui mirent en guise de sceptre un roseau dans la main; et fléchissant le genou, ils couvraient son visage de crachats et de coups; puis, avec le même roseau qu'il avait en sa main, ils lui frappaient la tête en lui disant: Je te salue, roi des Juifs. Il ne semble pas possible que des inventions si cruelles aient pu sortir d'un cœur humain. On aurait beau traiter ainsi le plus mortel de ses ennemis que l'on serait soi-même attendri. Mais c'était le démon qui inspirait ces raffinements d'atrocité, et un Dieu qui les souffrait: et si la haine et la malice de l'un ne se déclaraient satisfaites par aucun genre de torture, l'amour et la tendresse de l'autre n'exigeaient pas de moindres épreuves.
Déterminer ce qui l'emporte de la douleur ou de l'affront que le Sauveur reçut en ce moment, je ne le saurais. Nous voyons tous les jours mettre des couronnes sur la tête des malfaiteurs en signe d'ignominie. Du moins si ces couronnes infligent le déshonneur, elles ne font pas couler le sang et elles ne causent pas de souffrances. Mais enfoncer une couronne d'épines dans la tête, de manière à déshonorer et à tourmenter à la fois, qui jamais a été le témoin ou a oui parler d'un spectacle semblable ? Ce n'est pas assez pour ces âmes basses et féroces des tourments usités et connus à toutes le» époques du monde; il leur faut des tourments nouveaux et inconnus, qui unissent la souffrance au déshonneur. Que dirai-je des autres traitements qui servirent, pour ainsi parler, d'assaisonnement à ce dernier déjà si amer par lui-même? Que dirai-je de ce manteau royal jeté sur les épaules de notre Rédempteur, de ce roseau mis en sa main, de ces genoux fléchis devant lui, des coups qu'on lui donne sur la tête et sur le visage? Où a-t-on jamais vu un amusement si ingénieux de cruauté et de barbarie ? Nous ne lisons rien de pareil dans les ré­cits où il est question des combats des martyrs, et des supplices des grands criminels. Les uns et les autres ont été quelquefois marqués par une cruauté des plus ingénieuses ; mais nulle part elle n'est arrivée au point où nous la voyons dans la passion du Sauveur.
Mais il convenait qu'il en fût ainsi dans l'œuvre de notre salut. Satisfaisant pour les péchés des hommes, Jésus expiait par la grandeur de ses souffrances la multitude de nos plaisirs, et par ses ignominies notre orgueil insatiable. Sa charité et sa bonté sont telles qu'il ne se contente pas simplement de mourir pour nous. 11 choisit la mort la plus amère, la plus ignominieuse, la plus déshonorante : et afin que notre rédemption soit encore plus abon­dante, il veut que sa mort soit précédée et accompagnée des trai­tements les plus affreux. Une raison qui montre également en ceci l'effet de la charité et de la bonté immense de notre Sauveur, se tire de la différence prodigieuse qui existait entre son amour et la haine du démon à notre égard. Si la haine de l'un l'a conduit à découvrir des genres de torture inouïs, l'amour de l'autre l'a conduit non-seulement à les souffrir, mais encore à les désirer.

Le Sauveur porte sa croix sur ses épaules

Aucune des espérances de Pilate ne fut justifiée, et il finit par ordonner la mort de l'innocent. Afin que rien ne manquât à ses souffrances, les ennemis de Jésus exigèrent qu'il porte lui-même la croix sur laquelle il allait mourir. Ils prennent donc ce bois long de quinze pieds et en chargent ses divines épaules. Peu leur importe qu'il soit exténué par les douleurs de la nuit passée et du jour présent, qu'il ait perdu une grande partie de son sang, et qu'il ait à peine la force de se tenir debout et de porter son propre corps: ils n'hésitent pas un moment à l'accabler de ce pesant fardeau. Voilà encore un genre de cruauté inouïe parmi les hommes. C'est un usage à peu près général de dérober à la vue des condamnés les instruments de leur supplice. On bande les yeux de celui qui doit perdre la tête, afin qu'il ne voie pas l'épée dont il va être frappé. Mais ici, loin d'éloigner des yeux du Sauveur la croix où il sera doué, on en charge ses épaules; de telle sorte qu'il souffre en son âme, par la perspective des horreurs dont elle lui offrait la perspective, et en son corps qui est accablé sous le faix. Nous ne lisons pas dans l'Evangile qu'on ait assujetti au même traitement les deux larrons condamnés au même supplice. Sans doute que cette différence était destinée à déclarer que le crime du Sauveur était en proportion de son châtiment, ajoutant ainsi une nouvelle injure à tant d'autres injures.

O bon Jésus, qui me donnera de pouvoir vous être de quelque utilité dans cette voie laborieuse! Pendant la nuit entière, vous avez veillé; et vos barbares persécuteurs n'ont cessé de vous rassasier de traitements brutaux et ignominieux. Et après un si long martyre, après avoir perdu des ruisseaux de sang sous le coup des fouets, on ose vous obliger à porter sur vos faibles épaules, la croix qui doit servir à votre sacrifice! O corps si délicat de mon Sauveur, de quel poids êtes-vous chargé? Où allez-vous, Seigneur, avec ce fardeau? Que marquent ces douloureux insignes? Quoi! c'est vous-même qui portez l'instrument de votre passion! Regarde, ô mon âme, ton Rédempteur sur le chemin du Calvaire: regarde la lourde charge sous laquelle il est courbé. Tu es toi-même une partie de cette charge; car tu l'aggraves par tes péchés dont un seul pèse plus que le monde entier. Rends grâces au bon pasteur qui porte ainsi sur ses épaules et ramène au bercail la brebis égarée.

Le Sauveur rencontre sa mère

Ici s'offre encore une circonstance non moins douloureuse, je veux parler de la rencontre et de l'entrevue de Marie et de son divin Fils. On montre encore aujourd'hui à Jérusalem, l'endroit où cette entrevue se passa. Quelle langue expliquera l'immense douleur dont Jésus fut pénétré quand il aperçut sa mère bénie, et qu'il vit son cœur maternel percé d'un glaive de douleur! Il aimait tant sa mère, et elle méritait tant d'être aimée! Et le cœur si tendre de la sainte Vierge qu'éprouva-t-il à la vue de cet innocent Agneau abandonné à une troupe de loups ravissants, une couronne de douleurs sur la tête, courbé sous un effrayant fardeau, le visage défait et trahissant par sa pâleur les plus horribles souffrances, et par-dessus tout cela condamné publiquement à subir le supplice de la croix. Oh! c'est alors que se représentèrent à sa pensée les prédictions de saint Siméon, et qu'elle expérimenta les tortures que le vieillard lui avait annoncées! Que sont devenues, Vierge bénie, ces promesses de l'ange: «II sera grand et il sera appelé le Fils du Très-Haut, et le Seigneur lui donnera le trône de David son père, et il régnera éternellement sur la maison de Jacob» (Lc 1, 32). Où est ce royaume? Où est ce diadème? Où est ce trône de la maison de David?
Apprenons ici, nous tous qui avons mis notre confiance dans le Seigneur, à attendre avec patience et longanimité l'accomplissement de ses promesses. Comme le disait un prophète, que celui qui espère ne se presse pas. En cet exemple-ci comme en bien d'autres, Dieu nous montre qu'il diffère quelquefois d'accorder ce qu'il a promis, et conséquemment que l'on a tort de perdre courage parce que l'on éprouve du retard à obtenir ce que l'on désire. Il avait promis à David la royauté; et avant de la posséder ce prince dut traverser de grandes épreuves (1 R 16; 2 R 1-2). De même il différa de donner au règne du Christ, véritable Seigneur et monarque de la maison de David, l'étendue et la magnificence qu'il devait avoir dans son Eglise. De là cet avis du prophète: «II paraîtra à la fin, et il ne trompera pas. S'il tarde un peu, attendez-le; car il viendra certainement, et il ne saurait différer» (Ha 2, 3). Nous recevons le même conseil de l'Apôtre dans son épître aux Hébreux, et à bon droit parce que l'espérance ne se soutiendrait pas si elle cessait d'avoir pour base la patience (He 6; 11; 12).
Suis donc, ô mon âme, avec la Vierge, le Sauveur dans ce douloureux chemin.

Le Sauveur meurt sur la croix

En prononçant cette dernière parole, le Sauveur consomma avec sa vie l'œuvre de notre rédemption et la tâche d'obéissance qui lui avait été confiée. Fils soumis, il inclina la tête, et l'écartant du titre pompeux qui surmontait la croix, il rendit l'esprit dans le sein de son Père. Aussitôt le voile du temple se déchira en deux parties, la terre trembla, les rochers se fendirent, les sépulcres furent ouverts. Le plus beau des enfants des hommes, les yeux éteints, le visage couvert de la pâleur de la mort, venait de s'offrir pour nous comme un holocauste d'une agréable odeur, et de détourner la colère divine de notre tête. O Père saint, jetez les yeux des profondeurs de votre sanctuaire sur la face de votre Christ. Regardez la victime sacrée que ce Pontife suprême vous offre pour nos péchés.

Considère aussi de ton côté, homme racheté par ce sacrifice, la dignité de celui qui est pendu à cette croix. Sa mort ressuscite les morts, les cieux pleurent son trépas, les pierres et les éléments sont sensibles à ses douleurs. Et toi, ô cœur humain, tu seras plus dur que ces rochers si, en présence d'un tel spectacle, tu es inaccessible au sentiment de la crainte, et aux émotions de la compassion et de la piété.

Le coup de lance donné au Sauveur

Comme s'il n'avait pas suffi à ces furieux soldats des tourments que le Sauveur avait soufferts avant de mourir, ils voulurent encore assouvir leur rage sur son cadavre. Jésus avait déjà rendu le dernier soupir, lorsqu'un des soldats lui perça d'un coup de lance la poitrine et il en sortit aussitôt du sang et de l'eau, pour le baptême et la purification du monde. Lève-toi, maintenant, épouse du Christ; place dans cette plaie ton nid, comme la colombe dans le creux des roches; mets là ta demeure, comme le passereau; caches-y tes petits.
Dans la loi mosaïque, le Seigneur avait ordonné qu'il y ait certaines villes où les malfaiteurs trouvent un asile. Dans la loi de grâce les endroits où doivent se réfugier les pécheurs sont les plaies sacrées du Christ. Ils y seront à l'abri des dangers et des persécutions du monde. Ce refuge, ils le trouveront particulièrement dans la plaie de son côté précieux. Elle était figurée par cette fenêtre latérale de l'arche qui devait y introduire les animaux dérobés aux eaux du déluge.

O vous qui êtes affligés par la tribulation, vous qui êtes battus par les eaux troubles et amères de ce siècle orageux, vous qui désirez la paix et le calme véritables, accourez vers cette issue, pénétrez dans cette arche de repos. La porte de ce côté adorable vous est ouverte. Qu'il soit votre retraite, votre demeure, votre paradis, votre temple, et le lieu de votre repos éternel.

La sépulture du Sauveur

Nous avons encore à considérer la piété et la compassion avec lesquelles on descendit de la croix le corps du Sauveur, les larmes et la douleur avec lesquelles sa tendre Mère le reçut dans ses bras, les regrets du disciple bien-aimé, de Madeleine et des saintes femmes; le soin avec lequel ou l'enveloppa dans un blanc linceul, on couvrit sa face d'un suaire et enfin on le déposa dans le jardin où était le sépulcre. C'est dans un jardin que commença la passion du Fils de Dieu; c'est dans un jardin qu'elle finit. C'est de la sorte qu'il expia la faute commise dans le jardin du paradis et qu'il nous ouvrit la porte du jardin du ciel.

O bon Jésus, si j'ai été iudigne d'assister corporellement à ces tristes obsèques, faites du moins que je les médite et que je m'en occupe dans mon cœur avec foi et amour, et que j'éprouve quelque chose de la compassion que votre innocente Mère et la bienheureuse Madeleine ont ressenti en ce jour.

Texte: Louis de Grenade, o.p. XVIe siècle

Illustration: oeuvres de Mazetier au monastère des Dominicaines de Blagnac
(Photos Jean Durliat)


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